Daisy s'ennuie.
Daisy n'a pas de vie.
Daisy n'a pas d'amis.
Daisy est tannée de jouer à Heroes of Might and Magic quand elle doit se battre contre les héros qu'elle a elle-même entraînés.
Daisy ne sait pas quoi faire.
Alors Daisy écrit.
Ce jour-là, tout n'avait été que désordre. Alors que l'Orgueil, parée de ses nombreux ornements, essayait d'atteindre l'arbre de vie, les hurlements retentissaient, le sang coulait et l'âme s'envolait. Elle était tout près de son but. Le décor lui semblait si lointain et pourtant, elle se trouvait directement au centre de l'action, bien que personne ne sembla lui porter d'attention. Elle et l'Arbre. L'Arbre et elle. Elle pouvait sentir les palpitations du c½ur même de la légende qui se répercutaient dans les airs, jusqu'au plus profond de son être.
Les milliards de branches souples semblables à des tentacules flottaient mollement au côté gauche de l'Arbre, s'échappant de sa gorge et de son épaule. Les prolongements de sa vie partagée avec tous les êtres vivants de la planète. Son corps féminin, enraciné dans le sol, à demi couvert d'un grand drap sombre semblable à de l'eau se répandant tout autour de sa silhouette blanche, laissait voir une main tout aussi blanche retenant l'étoffe fluide en place, un sein rond d'un perfection indescriptible et la courbe d'une hanche bien découpée. Le bas du corps, à partir des cuisses, était caché dans la tête humide, alors que la tête et le bras gauche laissaient leur place aux innombrables filaments de vie, ondulant selon la fantaisie de la brise.
L'Orgueil ferma les yeux, savourant sa victoire qu'elle sentait si proche. Si son cerveau supérieur aux autres ne l'avait pas trompée, elle n'avait qu'à enlacer l'arbre, s'unir à lui pour ne faire qu'un. Noble dessein pour un être de sa grandeur. Alors qu'elle s'avançait d'un pas supplémentaire vers son but, elle réalisa que le vacarme des affrontements avait cessé. Inquiète, elle regarda tout autour d'elle et, tournant sur son axe, elle sursauta en croisant le regard de l'Envie.
La chevelure blonde et emmêlée de l'Envie flottait autour de sa tête, défiant ce que le vent aurait du lui dicter. Les émeraudes de ses yeux brûlaient de convoitise en regardant les branches de l'Arbre. Mais entre elle et ces terminaisons palpitantes se dressait sa s½ur.
Tu avais dit que tu m'emmènerais avec toi, lança-t-elle d'une toute petite voix, comme si elle craignait d'attirer l'attention sur elles deux. J'ai fait tout ce que tu m'avais demandé. J'ai tenu tête... je... Tu m'as laissée seule à les ralentir. Tu devais m'attendre.
C'est ce que je faisais, se défendit vivement l'Orgueil.
Mensonges ! Tu te préparais à l'enlacer sans moi ! couina l'autre.
L'icône de la fierté abusive leva ses yeux au ciel et recula d'un pas en direction de l'arbre mais, à peine ce mouvement effectué, l'envieuse avança elle aussi d'un pas. Au-dessus de sa tête, les cieux clairs ne laissaient rien présager de la tragédie qui allait bientôt frapper l'humanité pour des millénaires. Ils ne laissaient rien voir de ce combat décisif entre le vice et la vertu, une bataille sanglante qui se jouait à cet instant précis. En ramenant son regard vers l'horizon, l'Orgueil constata avec ennui que sa s½ur était à présent loin d'être seule.
L'Avarice se tenait à la droite de L'Envie, la soutenant par l'épaule, ses doigts sertis de bagues dorées s'enfonçant dans sa peau claire. Les yeux de la femme étaient posés sur son frère, implorant son support, lorgnant sa richesse si bien étalée au vu et au su de tous. À leur gauche se tenaient la Colère et la Paresse, l'un imposant, droit et ferme, l'autre donnant l'impression de n'avoir par envie de se prêter à cet évènement. Et de l'autre côté, la Luxure était talonnée de son frère la Gourmandise. Tout autour d'eux, comme situés à l'extérieur d'un cercle fictif, l'Ardeur, l'Humilité et tous leurs cousins observaient, impuissants, l'ensemble des vices réunis, dangereusement trop près du centre même de la vie.
Aurais-tu omis de nous faire part de certains détails ? demanda piteusement l'Envie.
L'Orgueil voulu faire volte face et se précipiter vers l'arbre, mais l'un de ses frères fut plus rapide et serra fermement sa main autour du poignet fin et délicat de la fugitive.
Il y a eu un léger changement de programme ma jolie, minauda la Luxure en s'approchant, glissant lascivement un doigt sur la joue de la captive.
Quelque chose que même ta belle gueule n'a pas pu voir venir, gronda la Colère en lui tirant ses longs cheveux couleur de la terre.
C'est moi qui habituellement cherche à éloigner les choses de mes trésors, se moqua l'avare. Te serais-tu trompée de domaine, Ô toi mortelle fierté ? Toi qui n'as jamais tort !
L'Orgueil, piquée au vif dans ce qu'elle avait de plus précieux, jeta un regard derrière la barrière invisible qui les séparait du reste du monde. Certaines vertus essayaient toujours de pénétrer leur petit sanctuaire improvisé, d'autres avaient perdu tout espoir de les empêcher de nuire, d'autres encore étaient trop mal en point pour tenter quoi que ce soit.
Tu t'es jouée de nous tous, tu t'es jouée de ta famille, pleurnicha l'Envie, se réfugiant derrière l'avare.
N'as-tu pas pensé que nous pouvions aussi avoir faim de découvrir de nouvelles choses ? demanda en gloussant le gourmand.
Tu nous confies tous une tâche, et on s'aperçoit que c'était inutile. Que devons-nous en penser ? bailla la Paresse.
Dans une tentative désespérée, l'Orgueil se débattit pour se défaire de l'étreinte de son frère le plus costaud, mais celui-ci ne lui laissa aucune chance. D'un mouvement brusque, il la plaqua au sol et l'immobilisa en posant le pied sur son dos. Humiliée, le visage dans la boue, elle ne bougea pas autre chose que ses lèvres.
Brûlez, tous autant que vous êtes ! Vous n'êtes pas assez grands pour oser même songer à effleurer l'Arbre de vie. Moi seule en ai le droit.
Elle n'aurait su dire ce qui était le plus ignoble. Reposer dans cette position indigne que l'Envie, cette misérable jalouse, affectionnait si parfaitement ou entendre les rires cruels de ses frères et s½ur.
C'est toi qui brûleras ! tonna la colère. On verra bien qui est le plus digne entre toi et nous.
Donnant un coup de talon dans le dos de celle qu'il considérait dès lors comme un déchet, la Colère se tourna vers l'Arbre. Lentement mais avec autorité, il entraina les autres, sans avoir besoin de prononcer le moindre mot, vers l'objet de toute cette discorde.
Ta souillure sera la seule à ne pas toucher cette belle chose, cracha-t-il avec haine. Tu n'es plus rien.
Comme il disait ses mots, les autres péchés s'avancèrent pour entourer l'arbre. Les branches se mirent à frémir, se figèrent un instant, puis devinrent comme animées d'une frénésie inhabituelle. En y regardant bien, on aurait même pu voir la sueur perler sur la poitrine de l'arbre, on aurait pu constater le tremblement qui agitait ses doigts sur le drap cachant sa nudité. D'un même mouvement, sous le regard meurtrier de l'Orgueil qui se redressait lentement, les vices posèrent leurs mains sur la peau de la source. Aussitôt, ils disparurent tous, semblant s'évaporer dans l'air.
Clignant des paupières, incertaine, elle resta un moment à contempler le spectacle qui se jouait devant ses yeux. L'Arbre de vie portait des traces de brûlures en forme de mains sur son corps. Elle devina celle de la Luxure sur son sein, celle de l'Envie devait être la plus basse et la moins nette, comme si elle n'avait osé que poser le bout des doigts sur la peau parfaite qui maintenant, noircissait à vue d'½il. La souillure gagnait la vie, les doigts de la silhouette se crispèrent puis la main tomba le long du flanc, le drap s'écrasa au sol en envoyant tout autour des gerbes d'eau sombre comme la poix sur le visage de l'Orgueil.
Cette dernière se remit finalement sur ses pieds et approcha à son tour de l'Arbre. Il ne semblait plus trop représenter la vie. Il semblait plutôt mort à présent. Le corps noirci et craquelé, les branches pendantes et remuant à peine.
Si j'avais été seule à le toucher, il ne serait pas aussi horrible.
Puis une pensée lui traversa l'esprit. Pure, grande et belle comme elle était, elle pouvait sans doute à elle seule enrayer cette chose horrible que les autres – impurs et laids – avaient infligée à l'Arbre. Emplie de son éternelle bonne volonté, de sa confiance à tout casser en elle-même, elle s'avança vers le tronc qui n'avait jamais autant ressemblé à de l'écorce auparavant. De ses longs doigts fins, elle l'effleura, comme d'autres doigts l'effleuraient aussi au même moment. Une multitude de doigts.
Elle disparut à son tour, emportée dans l'air comme l'avaient été les autres, juste avant. Elle ne put le voir, mais la souillure de l'Arbre s'était amoindrie, celui-ci se pencha et ramassa l'eau qui redevint le masque de sa nudité, puis se redressa, adoptant son éternelle position passive qu'il ne devrait plus quitter pour plusieurs millénaires. Il était conscient que sept de ses branches étaient toujours touchées par cette souillure, mais c'était, le croyait-il, sept branches qui finiraient bien par disparaître.
Daisy R. Peters
Nota Bene : Quand elle s'ennuie, Daisy peut aussi regarder, à la télé, des naines qui dansent ... Elle ne fait pas qu'écrire des trucs sans queue ni tête.